mercredi 29 juillet 2015

LA VERDURIN DE PROUST EN SON SALON

Pour faire partie du "petit noyau", du "petit groupe", du "petit clan" des Verdurin, une condition était suffisante mais elle était nécessaire : il fallait adhérer tacitement à un Credo dont un des articles était que le jeune pianiste, protégé par Mme Verdurin cette année-là et dont elle disait : "Ça ne devrait pas être permis de savoir jouer Wagner comme ça !", "enfonçait" à la fois Planté et Rubistein... 
(...)
Les Verdurin n' invitaient pas à dîner: on avait chez eux "son couvert mis". Pour la soirée, il n' y avait pas de programme. Le jeune pianiste jouait, mais seulement si ça lui chantait", car on ne forçait personne et comme disait M. Verdurin : "Tout pour les amis, vivent les camarades!"
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Mme Verdurin était assise sur un haut siège suédois en sapin ciré, qu' un violoniste de ce pays lui avait donné et qu' elle conservait, quoiqu'il rappelât la forme d' un escabeau et jurât avec les beaux meubles anciens qu' elle avait, mais elle tenait à garder en évidence les cadeaux que les fidèles avaient l' habitude de lui faire de temps en temps, afin que les donateurs eussent le plaisir de les reconnaître quand ils venaient.
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De ce poste élevé elle participait avec entrain à la conversation des fidèles et s' égayait de leurs "fumisteries", mais depuis l' accident qui était arrivé à sa mâchoire, elle avait renoncé à prendre la peine de pouffer effectivement et se livrait à la place à une mimique conventionnelle qui signifiait, sans fatigue ni risques pour elle qu' elle riait aux larmes (...) : elle poussait un petit cri, fermait entièrement ses yeux d' oiseau qu' une taie commençait à voiler, et brusquement, comme si elle n' eût eu que le temps de cacher un spectacle indécent ou de parer à un accès mortel, plongeant sa figure dans ses mains qui la recouvraient et n' en laissaient plus rien voir, elle avait l' air de s' efforcer de réprimer, d' anéantir un rire qui, si elle s' y fût abandonnée, l' eût conduite à l' évanouissement. Telle, étourdie par la gaîté des fidèles, ivre de camaraderie, de médisance et d' assentiment, Mme Verdurin, jugée sur son perchoir, pareille à un oiseau dont on eût trempé le colifichet dans du vin chaud, sanglotait d' amabilité.

MARCEL PROUST
DU CÔTÉ DE CHEZ SWANN
(première partie : UN AMOUR DE SWANN)

N.B. : moi aussi j' ai rencontré ma Verdurin, mon Anouchka Verdurinova à qui je vous ai proposé de donner existence dans un blog précédent. Sans pouvoir faire mieux que Proust évidemment...

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